Le Juge de Mondes
Le Cadet
Prologue
« Veshala, Aîné des aînés, s’offrit au Néant. Alors il vit les lambeaux des Créations, avalées par le Vide, figées dans l’Oubli. Au milieu des ténèbres, là où les Mondes se déchirent, Veshala trouva l’âme rougeoyante du Juge et pour notre salut, l’emprisonna dans son cœur. Aussitôt, l’ultime fragment de notre monde tomba dans les abymes. Et L’Aube apporta avec la Terre, ses enfants et ses lois. Le cœur ardent de Veshala fut confié à la Mère. Que son sang le scelle à jamais ainsi perdureront Azla et nos vies ».
Extrait de L’Aîné, verset 7
Vicord Del Shys
Les chercheurs d’or arpentaient les berges balamiennes de La Pelée, fleuve réputé qui cachait dans son lit les paillettes tant convoitées alors que les ramifications du cours d’eau divisaient les terres et les rendaient marécageuses.
Bassine en main, un jeune enfant raclait le fond du lit puis effectuait le même mouvement circulaire que son grand-père afin de dénicher quelques pépites. Il n’avait jamais eu de chance à ce jeu de grand et imitait son aîné uniquement par respect. En général, il se laissait très vite de se mouiller constamment les bras de chemises. La bâtée finissait abandonné sur la berge et le gamin partait gambader aux alentours.
Mais, l’inespéré arriva ce jour-là lorsqu’il remarqua une petite pierre rouge au milieu du sable et tout fier, le garçon s'en alla retrouver son grand-père pour lui montrer sa trouvaille.
— Grand’Pa ! Grand’Pa ! Regarde !
C’était assez inhabituel pour que l’homme cesse immédiatement son travail et prenne le butin des mains de l’enfant. Le vieillard caressa la surface polie avec soin, tourna la pierre en tous sens puis, resta un moment pensif avant de trancher :
— Ça ne vaut pas un clou, mon garçon.
— T’es sûr ? demanda l’enfant déçu.
— Certain. Essaye de la troquer, c’est le seul moyen d’en tirer quelque chose.
Ainsi la pierre fut échangée contre un bâton de réglisse dans une cabane de gamin au pied d’un chêne. Elle passa de main en main jusqu’à arriver dans la joaillerie de monsieur Jenkis qui, absorbée par le discours du marchand, ne vit pas entrer son client. Pour tuer le temps, celui-ci fit le tour de la pièce, détailla les orfèvreries en écoutant les échanges entre l’artisan et le négociant au chapeau fatigué :
— Vous ne trouverez pas de plus beau rouge, dit-il en montrant une pierre.
— Ma foi, je reconnais qu’il est d’un bel éclat mais il ne s’agit pas d’une pierre précieuse et elle est trop brute pour un sertissage. Je ne pourrais pas en tirer grand-chose…
— Là-dessus, je fais confiance à votre savoir-faire.
— Hum… combien en voulez-vous ?
— Cent roués.
— Cent roués ? répéta le joallier. Par Gavehel, vous êtes fous ! Elle ne vaut même pas le quart !
— C’est un exemplaire unique, persista le négociant avec un large sourire, il a été trouvé dans la frontière du Walkland, dans le lit de la Pelée.
— Et alors ?
— Monsieur Jenkis, vous n’allez pas me faire croire que vous n’êtes pas au courant de la rumeur…
— Éclairez-moi.
— La couronne de Satra… ça ne vous évoque rien ?
À ces mots, le client fut piqué par la curiosité et s’approcha des deux hommes en retirant son chapeau pour plus de politesse.
— Pardonnez mon indiscrétion mais vous pensez vraiment qu’il s’agit d’un de ses joyaux ?
— Monsieur Boerin, dit le joallier, vous n’allez pas croire ce marchand de pacotilles ! Des joyaux de Satra ! Qu’allez-vous encore inventer ? Soyez sérieux. Supposons un moment qu’ils existent, rien que de les regarder serait un blasphème, une entorse à l’Inquisition.
— Mais imaginez l’inverse, intervint le négociant. S’il s’agissait bien d’un joyau de Satra, cela n’aurait plus de prix. Imaginez un instant la porte des âmes au bout de vos doigts…
Monsieur Jenkis se retourna vers le négociant avec un air furieux :
— Que vous prêtiez attention à ce genre d’hérésie ne me concerne pas mais je vous préviens, je n’accepte pas que l’on évoque le malin dans ma boutique ! Je ne veux pas entendre parler de cette orfèvrerie dédiée au pouvoir des démons !
— Du calme, chuchota le négociant en révisant son discours, il est inutile de vous énerver. Aucune chance qu’elle soit une de ses pierres légendaires mais elle n'en reste pas moins belle. Allez, je suis bon prince, je vous la fais à moitié prix.
— Je vois clair dans votre jeu ! Sortez immédiatement de ma boutique ! s’écria le joallier, rouge de colère.
— Vous êtes sûr ? Reconsidérez ma…
— Dehors !
Le négociant attrapa son sac, jeta un regard noir au joaillier avant de claquer la porte de la boutique. Monsieur Jenkis le regarda emprunter la ruelle à travers la vitrine puis prit une profonde inspiration pour recouvrer son calme. Il se tourna ensuite son client avec le masque d’un parfait commerçant et afficha un sourire sans ombre.
— Je suppose que vous venez pour la bague de fiançailles ? demanda-t-il. Elle est prête, je suis fier de cette pièce. Vous verrez, elle va plaire à votre dame… Monsieur Boerin, tout va bien ?
Le client resta interdit un moment puis il sortit de la boutique en s’écriant :
— Gardez-la moi de côté ! Je reviens dans quelques minutes !
Le jeune homme se précipita à la suite du négociant. Au dessus de lui, les aéronefs volaient avec assurance, rasant les murs de la tour d’Eelde. Il emprunta une ruelle adjacente à la boutique, courant à toute vitesse et faillit se jeter sous les roues d'un fiacre passant à côté de lui. Au bout du chemin pavé, des enfants jouaient à la petite guerre guidant leurs cerceaux de bois avec habilité de façon à éviter ceux de leurs camarades. Certains parvenaient même à contourner les réverbères. Enfin, il rattrapa le négociant à un croisement et le fit sursauter en l'attrapant par l'épaule.
— La… la pierre, ahana-t-il, vous la vendez toujours ?
— Mais bien sûr, monsieur, cent roués et elle est à vous.
— Vous l’aviez proposé moitié prix, grimaça-t-il.
— Voyons monsieur, dit ce dernier avec son sourire particulier, vous savez bien qu’elle les vaut.