La neige persistait par touches entre les racines des arbres alors que les branches noueuses masquaient un ciel chargé de pluie. Silaë était allongée, l'oeil hagard, la tête posée sur une motte de terre. La forêt dormait dans une quiétude traîtresse, presque hypocrite envers les cris des hommes tombés sous les lames. Le sang versé à l'orée ne semblait pas avoir d'emprise sur la sérénité du bois ; la constance était de rigueur dans ce lieu inviolé et Silaë avait l'impression de toucher l'indicible, son esprit embrumé croyait en effleurer le sens.
Elle était là, tourbillonnante de fatigue et comme les arbres, la souffrance des blessés la laissait indifférente. Elle ne ressentait aucune compassion pour eux, elle ne le pouvait pas. Ils l'avaient jeté aux fers comme une chienne. Ils l'avaient écartée des feux de camps pour qu'elle souffre du froid, affamée pour qu'elle expie ses péchés, humiliée en tentant de la souiller. Ils étaient morts dans son coeur bien avant qu'ils ne le soient aux yeux des vivants.
Elle s'était réveillée captive de marchands désireux de faire fortune en la vendant en tant qu'Oeuvre du malin à l'Inquisition. Au début, Silaë crut une mauvaise plaisanterie. D'aussi loin que remontaient ses souvenirs, elle n'avait jamais été un démon. Oh, bien sûr, ils pouvaient donner l'excuse de ses cheveux blancs mais cela ne prouvait rien. Alors, elle essaya de trouver une explication à sa captivité et constata avec stupéfaction qu'elle en était incapable.
Elle se rappelait entre autre l’absence de son père et des cris de Malan, sa grande sœur, qui résonnaient entre les murs de leur maison. Elles avaient fuit, main dans la main, la peur au ventre, n’osant se retourner pour guetter leurs poursuivants. La seule image qui lui revenait était celle d’un halo rouge qui s’échappait de son poing fermé. Puis, le néant voilait les détails et dissimulait la logique du passé.
Elle laissa son regard couler le long des troncs recouverts de lichen s'accrochant à l’écorce ravinée des arbres. Quelques buissons flanquaient des touches de vert sur le manteau de neige verglacée. Le remugle flottait sous la cime dénudée comme si l’air acheminait la sueur du bois. L'entaille à sa jambe droite la faisait souffrir et Silaë se releva en prenant appui sur une branche qui traînait à ses pieds. Elle s’accorda quelques instants encore avant de reprendre sa route.
Au bout d’une pénible marche, elle atteignit une clairière bordée par de grands bouleaux. Le ciel chargé de grisaille filtrait les rayons du soleil ; les rares traits évadés se concentraient en ce lieu et y caressait la mousse pailletée d’humidité qui tapissait le sol. Le chant d’un rossignol des murailles couvrait le léger murmure d’un bras de rivière dont le roulis ranima la soif de la jeune fille. Les sinuosités du cours d’eau traçaient des berges courbées sur lesquelles se penchaient de mélancoliques saules pleureurs. Le vent taquinait leurs longs cheveux et leurs pointes dessinaient des ronds sur l’onde claire. Silaë but à satiété puis s’assit à même le sol pour considérer un sac en jute qu'elle traînait depuis sa fuite.
Tout s'était déroulé si vite: l'attaque des brigands, la panique des caravaniers, le crissement des épées. Silaë avait compris que cette opportunité ne se présenterait plus, il fallait qu'elle la saisisse. Alors, elle avait croisé le regard de Vent Sombre...
Elle resta interdite en se remémorant sa rencontre avec le mercenaire. Il faisait nuit, un marchand avait tenté d'acheter son silence avec de la nourriture et alors qu'il s'excitait contre elle, Vent Sombre s'était interposé. Silaë entendait encore le sifflement du vent s'engouffrant sous les tentures alors que le mercenaire soulevait le pervers au dessus du sol. De peur, il urina dans ses frusques avant de s'enfuir en hurlant. Sans un mot, Vent Sombre l'avait recouvert d'une chaude fourrure tout en approchant une assiette de soupe. Depuis, Silaë lui vouait une reconnaissance sans borne.
Avant de s'échapper des caravaniers, elle avait dérobé quelques vivres dans les hottes des aurochs et tout en mâcha un bout de pain, elle dressa l’inventaire de sa rapine : trois pains ronds comme celui qu’elle venait d’entamer, une bourse de viande salée. Je ne tiendrais pas très longtemps avec ça, pensa-t-elle. Elle retourna trois peaux épaisses mais encombrantes puis attrapa une boîte pour l'ouvrir. Bien rangés dans un tissu jauni, elle reconnut un bout de silex, un peu d’amadou, ainsi qu’un sifflet en os. Il devait sans doute s’agir d’une trousse de repérage.
Enfin, ses doigts effleurèrent le manche du poignard qu'elle manipula avec douceur. La lame bleutée était parfaitement aiguisée ; elle s’incurvait pour mieux dévoiler sa pointe meurtrière. Les ronds de nacre rehaussaient l’ébène du pommeau, un cuir usé recouvrait le reste du manche afin de garantir une bonne prise. C'était le poignard d'un combattant, la lame avait déjà goûté au sang mais surtout, il lui avait été offert par Vent Sombre. Plus que tout, il symbolisait sa liberté. Alors que la panique régnait au sein des caravaniers, elle avait tenté de se libérer de ses liens, sans succès. Vent Sombre s'était glissé vers elle et profita de la cohue pour lui rendre sa liberté puis, avec une douceur insoupçonnée, il lui glissa le poignard dans la main.
— Lorsque je repartirai, avait-il murmuré, vous prendrez votre décision. Toutefois, sachez que certaines libertés se révèlent être insurmontables...
Il avait ensuite disparu dans la bataille, là où les hommes hurlaient. Silaë s'était laissée tomber de l'aurochs pour attraper quelques vivres dans les hottes accrochées aux flancs de l'animal avant de se précipiter dans le bois, le plus loin possible des caravaniers.
Le jour déclinant amplifiait l’aspect grisonnant du ciel ; des nuages chargés de pluie imitaient la fourrure des loups. La jeune fille rangea rapidement son sac et longea le lac à la recherche d’un abri sec, si possible. Elle vagabonda au hasard des berges, furetant de gauche à droite à la recherche d’un refuge convenable. À cette époque de l’année, la nuit tombait bien vite et le temps s’écoulant ne jouait pas en sa faveur. De surcroît, elle ne se sentait pas en mesure de supporter une nuit sous la pluie glacée.
L’obscurité devenait oppressante, elle peinait à distinguer le bout de ses bottes et une angoisse l’envahit. Le moindre bruissement, le plus infime son la tétanisait si bien qu’elle avançait presque recroquevillée sur elle-même, le dos voûté, les muscles tendus. Le hululement inopiné d’une chouette la fit sursauter si bien que son bond s’acheva contre un obstacle froid. Silaë le sonda du bout des doigts, une fois sa frayeur passée. Elle reconnut la porosité d’une roche grignotée par du lierre. Une large entaille traversait la pierre, ouverture suffisamment large pour qu’elle puisse s’y faufiler. Aucun animal ne semblait avoir élu domicile dans les profondeurs de la grotte, la jeune fille se lova contre la petite alcôve de la paroi avant de se recouvrir des peaux. Le clapotis de la pluie ne tarda pas à se faire entendre, un frisson dévala la colonne vertébrale de Silaë. Finalement, la chance est de mon côté, pensa-t-elle, je regrette seulement de ne pas avoir ramasser du petit bois pour un feu. Malan y aurait penser, elle n'oublie jamais rien...
Elle grelotta, ramena ses jambes contre elle avant d’enfouir son menton dans les touffes de poils. Et maintenant, qu'est-ce que je fais ?
L’attention rivée sur la roche de son abri, la jeune fille se réfugia dans ses pensées au-delà de la frontière rocheuse. Libérant les chaînes de son esprit, elle répondait à un envoûtant appel, une mystérieuse force qui la happait et l’immergeait dans les abysses d’un état second. Même le déplacement quasi immobile des couches d’air picotait sur sa peau à nu pendant que les voix du bois taraudaient ses tympans d’incessants murmures. La tête de la jeune fille vacilla et le sommeil l’emporta loin des appels tentants de la sylve.
Un faisceau de lumière traversa la fissure et vint caresser la paroi de la grotte. Des oiseaux chantaient la venue d’un printemps encore discret, leurs trilles voguaient à travers le silence de la forêt. La tête de Silaë sortit de la fourrure, ses yeux papillonnants observèrent l’abri un moment puis la jeune fille s’étira. La nuit aurait certainement été moins tourmentée si sa plaie ne l’avait pas autant fait souffrir. Elle écarta un peu la peau pour inspecter la blessure ; l’infection de la chair empêchait la cicatrisation. Elle soupira. Silaë cacha ses affaires au fond de la grotte et laça la plus petite peau de bête autour de son cou pour en faire un chaperon. À la hâte, elle avala un bout de pain, attrapa son couteau et pointa un œil discret au dehors.
Le jour espaçait les ombres de la forêt la rendant plus accueillante. Par précaution, elle recouvrit de branchages l’entrée de sa cabane et décida de marcher un peu vers le nord. Elle gravit avec peine un amas de rocher, à plusieurs reprises, elle glissa sur la neige qui le recouvrait et se rattrapa in extrémiste. Lorsqu’elle atteignit le point culminant, elle balaya l’horizon du regard ; la forêt s’étendait à perte de vue, immense et profonde, sombre et mystérieuse. La jeune fille ressentit sa petitesse comme une fatalité dont elle ne pouvait s’échapper, les bois l’avaient avalé. Elle gonfla ses poumons dans une grande inspiration puis, décrocha une grimace de dégoût ; un effluve de charogne souillait l’odeur de l’écorce humide. Le cadavre ne devait pas être loin.
L'odeur lui rappela une anecdote de son père dont les idées farfelues ne cessaient de la surprendre. Bien qu'elle peinait à mettre un visage sur ses souvenirs, elle se revoyait à ses côtés, contemplant des carnets d'esquisses, des photographies de temples englouties ou des vieilles cartes d'Azla. Elle aimait le bureau de son père car elle y faisait d'étrange découvertes. Une fois, elle était tombée nez à nez avec le crâne d'un mammifère vivant dans les glaces éternelles mais sa plus grande trouvaille avait été le bracelet de sa défunte mère. Après de longues supplications, son père lui en avait fait cadeau.
Tout en songeant, elle se dirigea vers la source de l’émanation pour y découvrir un cerf en putréfaction. Un arbuste dissimulait le museau de l'animal dévoré jusqu'au os. Seules les tripes puantes restaient dans la carcasse. L’air sérieux, son père lui avait expliqué l’action nécrophage des vers et le travail remarquable qu’ils effectuaient dans les tombeaux et cimetières. Il avait aussi longtemps parlementé avec ces deux filles sur la médecine chamanique des tribus nordiques qui cultivaient des insectes afin d'utiliser leurs laves pour la cicatrisation des plaies.
Elle regarda la dépouille puis avec une grimace de dégoût, plongea sa main dans les tripes froides...
Ayant mémorisé avec soin des repères, elle retrouva son refuge sans aucun mal et s’allongea par terre. Elle déposa les larves sur sa blessure infectée et resta immobile. Ils rampaient sur sa peau tailladée, se lovant dans la plaie béante. Ils se régaleraient sous peu de l’infection, dévorant le pus et la peau morte. Elle en profita pour se reposer, de toute façon, elle n’avait rien de mieux à faire.
De la brume dansait sous ses pieds,
Une eau pure miroitait devant elle.
« Viens fille d’homme. Je t’attends. Viens et ne crains pas le Gardien ».
Un œil bleu, un œil jaune qui la fixaient…
Silaë se réveilla en sursaut, transpirante. Quel rêve étrange. La nuit avait déjà recouvert le bois. Les vers rongeaient toujours l’infection, piquant plus fortement encore lorsqu’ils s’attaquaient à la peau vive. Elle appuya sa tête contre la roche et se laissa convaincre par le délire de la fièvre qui ravivait ses souvenirs par le biais de lugubres cauchemars : Malan lui tenait fermement le poignet en l’entraînant à travers le village.
« Ne t’arrête pas Silaë, répétait-elle, surtout, ne t'arrête pas ! ».
Elles couraient en direction de la forêt de pin dont l’ombre étiolée s’étriquait, prête à rompre, sur l’herbe verglacée. La neige buvait le sang de Malan. Leur fuite déboucha sur une clairière circulaire. Malan sera sa sœur entre ses bras et lui adressa un sourire semblable à un déchirant adieu.
— Malan ! Non ! cria Silaë.
La jeune fille se réveilla brusquement ; elle était en nage alors même qu’elle tremblait de froid. Malgré ses yeux grands ouverts, elle ne cessait de revivre son cauchemar et son cœur battait à tout rompre. Etait-ce la réalité ? Bien qu’elle n’ait souvenance de la mort de Malan, son âme semblait en être convaincue. Malan… L’incertitude pesait bien plus que l’idée du deuil de sa sœur. Plus que tout, elle souhaitait se rappeler de cette nuit ne serait-ce que pour anéantir le maigre espoir qu’elle nourrissait.
Elle attendait que le temps s’écoule, retombant régulièrement dans un état comateux qui ne lui offrit aucun détail supplémentaire. Son esprit ne reprit pied que lorsque que le jour déclinait ; du bout des doigts, elle retira les vers de sa plaie pour les déposer au dehors de sa cabane. À présent, l’entaille propre n’avait plus qu’à cicatriser. En repensant aux paroles de son père, Silaë sourit puis décida de prendre une bouchée de pain. Elle descendit, un peu chancelante, la pente qui la menait à la rivière et traversa la clairière aux saules pleureurs. Les branches nues portaient leurs bourgeons, l’herbe devenait grasse, l’air plus doux mais le printemps préparait son éveil avec patience. La jeune fille voyait fort bien que sa réserve de nourriture diminuait considérablement : un pain et deux morceaux de viande salée. C’était trop peu ; elle devait trouver un moyen de se nourrir. Ainsi, l’idée saugrenue de se mettre à la chasse l’effleura. Très rapidement, elle réalisa qu’elle n’avait jamais manié d’armes et malgré l’assurance de ses pas, la discrétion ne faisait pas le chasseur d’autant plus qu’elle était bien incapable de débusquer une proie. Son idée frisait le ridicule, elle dut se l’avouer.
Elle ramassa des brindilles et des morceaux de bois morts pour nourrir un petit feu. Des bouts de lichen furent ajoutés, l’amadou et le silex crachèrent des étincelles. Elle s’y reprit à plusieurs fois avant que l’amorce ne rougeoie. Rester ici, c'était se condamner à mourir de faim. Silaë n'avait pas le choix, elle devait rejoindre une ville. Ne serait-ce que pour mendier un peu d'aide... Elle attisa les braises pour en faire naître les flammes. La langue ardente vacillait au moindre vent puis se redressait vaillamment, enflait pour mieux caresser le bois. Ses yeux se perdaient sur la cime des arbres qui s’assombrissaient.
Un lac entouré de joncs.
Le froissement des feuilles au vent.
Toujours cette brume dense et blanche.
« Quand viendras-tu à moi ? Avance au cœur de mon domaine…N’aie pas peur »
Un œil jaune, un œil bleu qui la fixaient encore…
Lorsque Silaë se réveilla, le feu n’était plus que cendres. Elle maugréa contre son repos mais en remarquant que l’aube se levait à peine, elle se détendit ; il valait mieux prendre la route au petit matin. C’était décidé ; elle quitterait cette maudite forêt qui lui susurrait de lugubres cauchemars. Elle emporta ses affaires ainsi que ses maigres vivres. À vrai dire, la fille craignait de se rendormir, hantée par les yeux vairons qui la scrutaient, elle cherchait à chasser ce rêve obsédant qui la poursuivait et pour ce faire, il n’y avait pas meilleur choix que celui de quitter ces bois. L’étrange regard de ses délires nocturnes absorbait toutes ses pensées et la guettait à travers la plus infime ombre. Les herbes sauvages de l’autre côté du cours d’eau étaient plus denses, des ronces s’entremêlaient dardant leurs épines acérées sur la peau de ses mollets. Cette jungle s’épaississait en formant une barrière ; si elle n’était pas impénétrable, elle en demeurait décourageante. Silaë se fraya un chemin à coup de poignard ; la lame bleue aiguisée coupait les tiges sans mal. Plus elle s’enfonçait, plus les ronces semblaient prendre de la hauteur si bien qu’elles finirent par dépasser Silaë d’une tête. Celle-ci dut batailler contre les épines qui accrochaient ses cheveux, griffaient son visage et contre les parterres d’orties aux brûlures agaçantes. Je n’ai pas dû emprunter ce chemin la première fois, où se trouve ce sentier ?
Les herbes lui cachaient toute visibilité, elle tenta de faire demi-tour… mais le chemin qu’elle venait de tailler était déjà assailli, repris, réinvesti par les ronces. Le sifflement strident du vent ne rassurait pas la jeune enfant qui se crispa au premier souffle. Il faisait trop sombre pour un matin naissant. Les bottes de Silaë disparaissaient sous une brume épaisse qui rasait le sol et recouvrait les racines des arbres. Soudain, elle entendit un craquement de branches…puis un froissement de feuilles. Elle jeta un coup d’oeil par-dessus son épaule ; rien… et pourtant, l’air était glacé. Son cœur manqua une pulsation lorsque retentit un son rauque. Elle resta un moment immobile, paralysée par la peur, elle écoutait, une main serrant sa poitrine, l’autre son poignard.
Silaë discerna avec peine deux yeux dissimulés dans le brouillard. Des yeux vairons rivés sur elle, aussi froids que ceux de ses cauchemars. Elle ne put s’empêcher de passer en revue tous les prédateurs qui rôdaient dans le bois, comme si l’identification de son adversaire pouvait lui procurer du réconfort. Quoiqu’il en soit, la chose demeurait tapie dans les ronces, certainement prête à bondir sur elle. L’idée fut suffisante pour réveiller sa motricité qui s’élança dans la direction opposée. Peu importaient les éraflures qui zébraient sa peau… elle se refusait de ralentir, elle le sentait, elle le redoutait : le prédateur la talonnait. La course de la jeune fille était désespérée, l’effroi l’empêchait de voir où elle posait ses pieds. Soudain, elle discerna la démarcation d’une falaise plus avant, tenta de bifurquer mais elle trébucha sur une souche traîtresse. D’une main, elle attrapa une ronce en essayant de se retenir. Les épines végétales arrachèrent sa paume sans pour autant contenir l’élan de la chute. Roulée en boule pour protéger sa tête, Silaë dévala la pente. Immédiatement, elle se redressa en s’appuyant au tronc tout en scrutant la barrière de ronces qui s’arrêtait brusquement en amont du dénivelé. Où se terrait le prédateur ?
Elle n’entendait rien mais la brume était plus dense. Sa main arrachée la faisait souffrir atrocement. Elle chercha sa dague à tâtons et fut soulagée de sentir le bois de la garde sous ses doigts. Elle tourna le dos aux ronces et au hasard, s’aventura dans le brouillard ; il était hors de question de retourner à l’endroit où se mouvait la chose. Silaë ne distinguait que les contours diffus des arbres, l’atmosphère pesante sentait le moisi. Sa main moite serrait le manche pour ne plus le lâcher, le silence accentuait les battements de son cœur. Cela ne faisait qu’un bref moment qu’elle avançait quand elle remarqua un phénomène étrange au loin. Elle dut plisser les yeux pour voir des faisceaux de lueurs bleues émerger du sol. Ils formaient une nappe lumineuse gondolant sous le voile de brume. Silaë, hésitante, se contenta de scruter les éclats étouffés avec un air circonspect puis s’approcha des ondoiements envoûtants qui dessinaient leurs arabesques sur sa peau. À chaque pas, le mystère s’amplifiait. Un vent frais se leva et lui apporta un son qui la fit sursauter : le grognement de la Chose, plus violent, plus effrayant encore que ceux qu’elle avait eu l’occasion d’entendre. Il lui semblait que son haleine lui caressait la nuque, elle se retourna, frissonnante.
Son cœur fit un bond douloureux. La bête était là, tache sombre dissimulée dans le brouillard. Lorsque leurs yeux se croisèrent à nouveau, la jeune fille fut étreinte par une peur viscérale. Le regard du prédateur luisait à travers la pénombre…Son immobilité menaçante annonçait une mise à mort. Un œil jaune et un œil bleu dévisageaient Silaë terrorisée. Le souvenir de ses rêves lui souleva le cœur. La jeune fille chercha à s’éloigner à reculons de l’animal quand elle trébucha sur une pierre et chuta de tout son long, à la merci du prédateur. Or les yeux vairons ne bougeaient pas. Qu’attendait-il pour l’attaquer ?
Ils restèrent face à face, muscles tendus puis il feula avec force. Persuadée de la charge imminente de l’animal, Silaë se releva, emprunta la sente menant à la nappe lumineuse tout en maudissant sa jambe droite qui la gênait dans sa course. Sans l’ombre d’un doute, le prédateur la pistait à son rythme, refoulant la fille d’homme au plus profond du bosquet. Silaë, malgré ses appels désespérés, ne pouvait compter sur aucune aide… Seule résonnait la cadence irrégulière de ses pas trahissant sa position à chaque instant. Seule répondaient les palpitations affolées de sa poitrine. Encore quelques foulées jusqu’aux courbes lumineuses, juste quelques mètres...
Soudain, le rideau de brume s’évapora et Silaë reconnut le lac de ses songes. Elle ne prêta que peu d’attention au panorama que lui offrait le lac, trop inquiétée par sa propre survie, elle fouillait du regard l’espace autour d’elle, dans l’espoir d’y trouver une cachette. Le prédateur ne daignait pas se montrer, elle prit la peine de balayer le lieu du regard. L’onde inspirait une quiétude mystique et semblait aussi polie qu’un miroir de glace derrière lequel s’endormait l’éclat d’une lune bleue. Défiant la loi hivernale, les bouleaux s’abreuvaient de l’eau claire en portant leurs ramures avec fierté à la manière des grands pins de montagnes enneigées. Des petites perles luminescentes s’échappaient régulièrement des feuillages pour tournoyer un moment dans l’atmosphère humide, avant de mourir à la surface calme du lac. La voûte céleste se nappait d’une obscurité marine sur laquelle se diluaient les courbes de douces Voies Lactées.
Une branche craqua à sa droite. Silaë se retourna serrant la garde du poignard de toutes ses forces. La bête était tapie dans la pénombre que déchiraient ses yeux diaboliques. Une patte velue sortit de l’obscurité, et le corps du traqueur se présenta devant elle : un once de taille impressionnante dont les courbes indiscernables se dissimulaient derrière le voile de brouillard.
Ils restèrent un moment à s’observer silencieusement puis le prédateur s’éclipsa dans la brumaille si brusquement qu’il semblait s’être volatilisé. Le cœur battant, la jeune fille opta pour une piètre position de défense tandis que ses yeux furetaient en vue de trouver une issue. Les joncs ne lui offriraient aucun couvert sûr et l’ombre des troncs était à présent trop loin pour qu’elle puisse espérer les atteindre à temps. Par chance, elle aperçut la silhouette de l’animal se glisser sur son côté gauche. Silaë fut surprise par la facilité à laquelle elle esquiva d’un saut les griffes meurtrières. L’avait-il évité volontairement ? Elle plaqua son dos contre un rocher froid et suintant. L’animal s’était à nouveau dissipé dans la brume… Où est-il, bon sang ?
Un souffle chaud lui chatouilla le haut du crâne ; elle se retourna précipitamment et leva les yeux vers le sommet du rocher. La bête y était perchée, son corps vibrant, ses sens décuplés par l’acte final de sa traque. Un sourire carnassier sembla même se dessiner sur les lèvres noires découvrant de longs crocs blancs.
Alors que l’animal s’apprêtait à bondir, Silaë se baissa, la lame de son poignard devant elle comme un ultime rempart. La main qui lui servait d’appui effleura l’eau. Une lueur intense naquit de ce contact et se propagea sur la surface, redoublant de luminosité. Les houles du lac éveillé vinrent mourir sur les ongles roses de la jeune fille. Dans de doux baisers, l’onde se faisait amante. Le ronflement sourd des eaux alerta l’étrange fauve qui se redressa de toute sa superbe, son museau pointé vers les reflets bleutés qui s’agitaient. Silaë retira sa main rapidement, s’écarta en criant puis se terra derrière le rocher. Au vu de l’eau bouillonnante, elle en avait oublié le fauve. Celui-ci fit un bond vertigineux, se dirigea vers le centre du lac. Ses pattes effleuraient la surface de l’onde sans s’y enfoncer comme si la gravité n’avait pas lieu d’exister. Le lac devenait violent et s’ouvrait avec fracas, réveillant l’odeur de la vase du fond et celle des joncs qui recouvraient ses berges. De la mousse qui écumait la surface sortit un corps sinueux qui s’enchevêtrait avec ses propres anneaux. Le fauve de brume recula de quelques pas, en prenant soin d’éviter les remous. Silaë s’était réfugiée dans l’ombre, la poitrine en feu. Sa gorge sèche l’empêchait de déglutir. Fendant l’eau, un dragon émergea du lac dans un râle étourdissant. Des éclats bleutés naissaient de ses écailles. Sa tête était ornée par deux cornes immenses et deux longues moustaches bordées d’écume claquaient l’air comme le ferait un fouet. L’once inclina son port de tête avec respect devant le corps serpenté éclairé par les perles luminescentes du Seigneur de Lac, le Souverain de cette forêt.
Le dragon scrutait l’ombre épaisse où s’était réfugiée la fille. Son regard perçait l’obscurité et cherchait à capter le regard de l’enfant. Une voix calme et profonde résonnait dans le crâne de Silaë. Une voix au timbre très proche de celle qui susurrait dans ses rêves. Elle était en proie à de terribles vertiges, l’emprise du dragon l’étourdissait; il arrachait ses pensées, attirait son âme, disséquait son esprit.
« Une fille d’homme… Approche un peu » ordonna-t-il.
Il m’a repéré. Il va me dévorer ! Il faut que je fuie. Par les bois ? Mais le fauve va m’attraper.
« L’idée saugrenue de goûter un humain ne m’a jamais effleurée, répondit le dragon. Je ne pense pas que vous soyez digestes… Vas-tu te décider à te montrer ? »
Il ne peut pas m’entendre ! C’est impossible. Il ne peut pas lire mes pensées.
« Que représente la pensée sinon un dialogue avec son âme ? Il suffit d'en cerner le langage pour l'écouter aussi, tellement plus subtile qu'elle sait se faire image, son, odeur ou souvenir empli d'émotion... Les mots décrivent leur réalité par une construction imparfaite, tandis que la pensée se suffit en elle même. En ce moment, je rejoins le fil de ton esprit autant que tu rejoins le mien et nous nous découvrons ainsi : l’un dans l’autre. »
« Qui…qui êtes-vous ? » demanda Silaë.
« Ce que les tiens, incrédules et ignares, affublent du terme vexant de Démon ! dit-il visiblement excédé et en claquant les mâchoires. Démon ! Te rends-tu compte de l’affront ? Je ne suis, en rien, démoniaque bien au contraire, je me nomme Ahom’ir et je suis un Donneur. »
« Que donnez-vous ? »
« Je ne répondrai à ta question et satisferai ta curiosité que si tu daignes en faire de même pour moi. Allons, approche vers mon lac, je ne te veux aucun mal. »
Timidement, Silaë lâcha son rocher pour s’approcher des berges. Le dragon d’eau se déplaça au-dessus de l’onde, émergeant encore un peu plus ses anneaux. Sa démarche rappelait les méandres d’un fleuve, le même chant semblait naître de ces ondulations. Son corps s’apparentait plus à celui d’un serpent. Préférant ajuster la distance entre la gueule du monstre et son petit corps, Silaë recula d’un pas lorsqu’il approcha sa lourde tête vers elle. Les écailles translucides permettaient de suivre le cheminement des eaux qui sinuaient dans le corps du dragon. Il approcha ses narines et avec précaution, huma l’odeur de la fille d’homme.
« Hum…laissa-t-il tomber comme si l’effluve avait eu un goût. La mort a tourné longtemps autour de toi, ton âme l’a accompagnée un moment puis, la faucheuse s’est détournée… Tes yeux en ont gardé le souvenir… »
« Je ne comprends rien du tout, rétorqua Silaë. J’ignore ce qui est arrivé dans mon village… Je ne me souviens même pas de son nom… Je ne sais pas ! Ca n’a aucun sens ! »
« Ai-je demandé d’y trouver du sens ? Je ne t’ai demandé aucune réponse, ni ne t’ai posé aucune question. Pour répondre à la tienne, je donne vie à ce bois, leurs racines s’abreuvent de ma magie. »
« C’est pour cela que les ronces bougent d’elles-mêmes ? »
« Exactement. Je ne décide rien. Elles ont leur propre volonté, je ne fais que les nourrir de vie. »
« Pardonnez-moi… mais… votre voix résonne si fortement dans ma tête… c’est… »
« …douloureux, finit Ahom’ir. Chaque force implique un désagrément, c’est ce qui permet de l’équilibrer. Plus le don est grand, plus les conséquences pour son porteur peuvent être néfastes. Bien que je sois un Donneur, je suis enchaîné à ce lac et mon existence n’a de sens que par le don de ma force. Il en va de même pour les âmiers, mon enfant. Une âme qui voyage ne naît que par la mort et chaque fois qu’elle quitte son corps, celui-ci proteste par la souffrance. Ainsi, la douleur bride l’utilisation du don. Ainsi, le corps retient l’âme et repousse la mort… »
« Je… je ne vous suis plus… Je… »
« Patience ma jeune amie. Les réponses viendront d’elles-mêmes. Pour l’heure, je serais bien mauvais hôte si je ne t’accordais point de repos. Séjourne dans mes bois tant que tu le désireras et garde tes questions en réserve, nous aurons l’occasion de converser à nouveau ensemble. Pour la suite, Keikos t’aideras ».
« Qui… Qui est ce Keikos ? »
« Un ami ».
Le corps affaibli de la jeune fille ne pouvait en supporter d’avantage. Dans une souffrance semblable à celle provoquée par un millier d’aiguilles, la chair rappela à lui l’âme de Silaë et coupa le contact avec le Donneur. L’enfant s’écroula sur le sol humide.
Elle sombra dans le néant. L’œil bleu, l’œil jaune la fixaient toujours.